• les flocons sur la plaine

    Je lis la mémoire des sentiers , écrit par Fabrice Lardreau sur la vie de Michel Butor. Victor Broi, grand connaisseur de la montagne qui fait de sa vie un art de vivre me l'a offert et l'a remis à ma fille lors d'un séjour dans les Alpes chéries. J'appelerai Victor, une fois le livre gouté à chacune de ses pages.

    Les entretiens de Michel Butor avec le journaliste de la montagne&Alpinisme me font penser aux entretiens réguliers que j'avais avec Victor à Viroflay et aux rencontres abouties avec lui aux confins du Lyonnais et aussi avec des entretiens avec des proches comme Yahya ; entretiens qui bornent nos existences.

    Rien d'exceptionnel, juste des amis qui regardent un petit peu plus haut, de temps à autre et qui voient des signes, des visages, des éphémères qui durent au cœur de leurs jours. D'ailleurs , sans que cela ne soit un prétexte pour ne pas régler les affaires courantes, les temps de solitude qui suivent sont un mélange de nostalgie, d'exaltation, de remise en perspective, à travers le silence et les mots couchés sur du papier sentant les forêts, les vignobles et les sels de nos enfances.

    Ce livre me repose et me hisse, un peu plus loin, de la plaine gelée. Les flocons voltigent à nouveau dans le jardin qui baisse la tête comme jamais. Les rhododendrons veillent les fleurs et les bourgeons occis par le grand froid sibérien. 

    Ces chemins de traverse  si bons ou si durs à prendre se contaient à table , hier soir autour d'un bœuf mi bourguignon mi braisé. Entre la barrière du parking Vinci qu'il a fallu forcer pour ne pas rester gelé et les routes prises ou à prendre par les enfants, entre les méandres de souvenirs de nos anciens, nous esquissons des itinéraires vendéens, marocains, dans les buées de l'hiver tenace.

    Ces chemins pris ensemble ou seuls ressemblent à des traces réelles et imaginaires que nous voudrions laisser  entrevoir  à ceux qui écrivent leurs premières grandes lignes de vie.

    Il est 13 heures cinquante ; qu'il fait bon écrire pour se remettre en marche et puis appeler cette compagnie d'assurances pour deux ou trois choses à régler.

    Ensemble

    les flocons sur la plaine


  • Commentaires

    1
    Mardi 27 Février à 14:52

    Il aneigé sur Ajaccio cette nuit,un épisode que l'on avait pas vu depuis 32 ans.....

    Bonne soirée.

    2
    Mardi 27 Février à 18:39

    https://www.franceculture.fr/litterature/leclectisme-de-michel-butor-en-cinq-oeuvres

    3
    Mardi 27 Février à 18:46
    4 juin 2009

     

     

    Extrait de La Modification, de Michel Butor, p.12 à 15

    [éd. de Minuit, 1957]

     

    «  Assis, vous étendez vos jambes de part et d'autre de celles de cet intellectuel qui a pris un air soulagé et qui arrête enfin le mouvement de ses doigts, vous déboutonnez votre épais manteau poilu à doublure de soie changeante, vous en écartez les pans, découvrant vos deux genoux dans leurs fourreaux de drap bleu marine, dont le pli, repassé d'hier pourtant, est déjà cassé, vous décroisez et déroulez avec votre main droite votre écharpe de laine grumeleuse, au tissage lâche, dont les nodosités jaune paille et nacre vous font penser à des œufs brouillés, vous la pliez négligemment en trois et vous la fourrez dans cette ample poche où se trouvent déjà un paquet de gauloises bleues, une boîte d'allumettes et naturellement des brins de tabac mêlés de poussière accumulés dans la couture.

    Puis, saisissant avec violence la poignée chromée dont le noyau de fer plus sombre apparaît déjà dans une mince déchirure de son placage, vous vous efforcez de fermer la porte coulissante, qui, après quelques soubresauts, refuse d'avancer plus loin, au moment même où apparaît dans le carreau à votre droite un petit homme au teint très rose, couvert d'un imperméable noir et coiffé d'un chapeau melon, qui se glisse dans l'embrasure comme vous tout à l'heure, sans chercher le moins du monde à l'élargir, comme s'il n'était que trop certain que cette serrure, que cette glissière ne fonctionneraient pas convenablement, s'excusant silencieusement, avec un mouvement de lèvres et de paupières à peine perceptible, de vous déranger tandis que vous repliez vos jambes, un Anglais vraisemblablement, le propriétaire sûrement de ce parapluie noir et soyeux qui raie la moleskine verte, qu'il prend en effet, qu'il dépose, non point sur le filet mais au-dessous, sur la mince étagère faite de tringles, ainsi que son couvre-chef, le seul dans ce compartiment pour l'instant, un peu plus âgé que vous sans doute, son crâne bien plus dégarni que le vôtre.

    A droite, au travers de la vitre fraîche à laquelle s'appuie votre tempe, et au travers aussi de la fenêtre du corridor à demi ouverte devant laquelle vient de passer un peu haletante une femme à capuchon de nylon, vous retrouvez, se détachant à peine sur le ciel grisâtre l'horloge du quai où l'étroite aiguille des secondes poursuit sa ronde saccadée, marquant exactement huit heures huit, c'est-à-dire deux pleines minutes de répit encore avant le départ, et sans cesser de tenir serré dans votre main gauche le volume que vous avez acheté presque sans vous arrêter dans la salle des Pas Perdus, vous fiant à sa collection, sans lire son titre ni le nom de l'auteur, vous découvrez à votre poignet jusqu'alors caché sous la triple manche blanche, bleue et grise, de votre chemise, de votre veston, de votre manteau, votre montre rectangulaire fixée par une courroie de cuir pourpre, avec ses chiffres enduits d'une matière verdâtre qui brille dans la nuit, qui marque huit heures douze et dont vous corrigez l'avance.

    Dehors, une voiture à accumulateurs se fraye un chemin sinueux parmi la grise foule affairée, encombrée, qui s'émeut, qui s'embrouille dans ses conciliabules et ses adieux, tendant l'oreille aux bribes de paroles déformées que déversent les haut-parleurs, puis l'autre train s'ébranle dans le bruit, ses wagons verts passant les uns après les autres jusqu'au dernier qui, se retirant comme la frange d'un rideau de théâtre, ouvre à vos yeux, comme une scène immensément allongée, un autre quai populeux avec une autre horloge et un autre train immobile qui, lui, ne partira vraisemblablement qu'une fois que le vôtre aura quitté la gare.

    Vos paupières, vous avez du mal à les tenir ouvertes, votre tête à la redresser; vous voudriez vous enfoncer dans l'encoignure, y creuser avec votre épaule un trou confortable, mais votre dos se tord en vain, puis il est pris par la secousse et le remuement.

    L'espace extérieur s'agrandit brusquement; c'est une locomotive minuscule qui s'approche et qui disparaît sur un sol zébré d'aiguillages; votre regard n'a pu la suivre qu'un instant comme le dos lépreux de ces grands immeubles que vous connaissez si bien, ces poutrelles de fer qui se croisent, ce grand pont sur lequel s'engage un camion de laitier, ces signaux, ces caténaires, leurs poteaux et leurs bifurcations, cette rue que vous apercevez dans l'enfilade avec un bicycliste qui vire à l'angle, celle-ci qui suit la voie n'en étant Réparée que par cette fragile palissade et cette étroite bande d’herbe hirsute et fanée, ce café dont le rideau de fer se relève, ce coiffeur qui possède encore comme enseigne une queue de cheval pendue à une boule dorée, cette épicerie aux grosses lettres peintes de carmin, cette première gare de banlieue avec son peuple en attente d'un autre train, ces grands donjons de fer où l'on thésaurise le gaz, ces ateliers aux vitres peintes en bleu, cette grande cheminée lézardée, cette réserve de vieux pneus, ces petits jardins avec leurs échalas et leurs cabanes, ces petites villas de meulière dans leurs enclos avec leurs antennes de télévision.

    La hauteur des maisons diminue, le désordre de leur disposition s'accentue, les accrocs dans le tissu urbain se multiplient, les buissons au bord de la route, les arbres qui se dépouillent de leurs feuilles, les premières plaques de boue, les premiers morceaux de campagne déjà presque plus verte sous le ciel bas, devant la ligne de collines qui se devine à l'horizon avec ses bois.

    Ici, dans ce compartiment, bercés et malmenés par le bruit soutenu, par sa profonde vibration constante soulignée irrégulièrement de stridences et d'hululations en touffes épineuses, les quatre visages en face de vous se balancent ensemble sans dire un mot, sans faire un geste, tandis que l'ecclésiastique de l'autre côté de la fenêtre, avec un léger soupir d'exaspération, referme son bréviaire relié de cuir noir souple, tout en gardant son index entre les pages à tranche dorée comme signet, laissant flotter le mince ruban de soie blanche.

    Soudain tous les regards se tournent vers la porte que d'un seul coup d'épaule, sans apparence d'effort, ouvre en grand un homme rougeaud, essoufflé, qui a dû monter dans le wagon juste au moment où le train s'ébranlait, qui lance dans le filet une valise bombée, un paquet grossièrement sphérique enveloppé dans un journal et maintenu par une ficelle dépenaillée, puis s'assoit à côté de vous, déboutonnant son imperméable, croisant sa jambe droite sur sa gauche, et tirant de sa poche un hebdomadaire de cinéma à couverture en couleurs dont il se met à examiner les images.

    Son profil épais vous masque celui de l'ecclésiastique dont vous ne voyez plus que la main posée sur l'appui de la fenêtre, les doigts tremblant à cause du mouvement général, l'index frappant doucement, machinalement, silencieusement au milieu du bruit, la longue plaque de métal vissée sur laquelle s'étale, vous le savez (puisque vous ne pouvez pas vraiment la lire, que vous pouvez seulement deviner à peu près une à une quelles sont ces lettres horizontales qui vous apparaissent si écrasées, si déformées par la perspective), l'inscription bilingue : « Il est dangereux de se pencher au dehors — E pericoloso sporgersi. »

     

     

    Dans la Modification, un homme se trouve dans le train Paris-Rome ; il a pour but de compte rejoindre sa maîtresse. Michel Butor a recours à un  vouvoiement qui oblige le lecteur à s'identifier au personnage, à se sentir concerné par les idées qui viennent sans cesse à l’esprit du personnage, dont le cheminement de pensée, ses réflexions et ses multiples décisions, lesquelles changent au fur et à mesure du voyage, qui est en quelque sorte un « trajet de vie »

     

     

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